Éditorial
Une excellence académique, scientifique et technologique au service de la souveraineté française et européenne
Exceptionnellement, le titre de cet éditorial est un emprunt. Je me suis en effet permis de reprendre, mot pour mot, l’intitulé du onzième objectif de la Revue nationale stratégique 2025, tant il me semblait parfaitement en phase avec les priorités actuelles de la Direction des applications militaires (DAM) du CEA.
Rappelons que la Revue nationale stratégique est un document fondamental pour la défense et la sécurité de la France. Elle décrit les évolutions géopolitiques et sociétales qui expliquent les priorités retenues par le gouvernement dans ces domaines. Or, ce qui caractérise notre époque, c’est une « dégradation accélérée de l’environnement sécuritaire mondial ». L’agression de l’Ukraine par la Russie en 2022 a été la confirmation d’une désinhibition du recours à la force, tandis que les progrès rapides de l’intelligence artificielle venaient encore aggraver le pouvoir de nuisance de la cybercriminalité. Pourtant, en dépit de ce constat qui s’impose à tous, la France a décidé de prendre « des dispositions pour assurer une recherche d’excellence et la création des briques essentielles » au service de sa souveraineté, ce qui suppose notamment « de maîtriser les avancées technologiques clés sur le long terme ».
La DAM compte bien prendre toute sa part dans cet effort national. Cela lui sera d’autant plus aisé qu’elle sait depuis longtemps que l’innovation et la préparation du futur ne sont pas un luxe en temps de crise, mais des conditions sine qua non du succès. L’exemple du programme Simulation est à ce titre emblématique. En 1996, la France se passait définitivement du recours aux essais nucléaires pour garantir les performances et la sûreté de ses têtes nucléaires. Elle s’autorisait ce virage méthodologique majeur lui permettant de renforcer sa posture d’État doté responsable, car, dans le même temps, elle lançait ce programme scientifique ambitieux afin que la pérennité et la crédibilité de la dissuasion nucléaire française ne soient en rien altérées. Les équipes de la DAM ont su relever ce défi : le programme Simulation est aujourd’hui un succès et son trentième anniversaire est fêté en 2026 comme il se doit.
Fruit d’efforts constants pendant trois décennies, le programme Simulation est aujourd’hui doté de trois piliers solides. Pour ce qui concerne la puissance de calcul, les deux partitions du supercalculateur Exa1 du centre DAM Île-de-France sont pleinement opérationnelles, pour un coût énergétique maîtrisé. Illustration des gains qui en découlent : l’article marquant les trente ans de progrès en simulation numérique de l’électromagnétisme (p. 36-37) signale par exemple que, dans ce domaine, « un calcul d’une heure aujourd’hui aurait nécessité 5 000 ans dans les années 1990 ». Pour ce qui concerne ses deux installations expérimentales majeures, elles ont atteint leur pleine maturité en 2025. La machine radiographique Merlin, équipant l’installation Epure, a été inaugurée en mai au centre de Valduc en présence de nos partenaires britanniques, et la première expérience mettant en œuvre les trois axes radiographiques a été réalisée en fin d’année. Le Laser Mégajoule, quant à lui, a été achevé en fin d’année dans le centre du Cesta et compte aujourd’hui 176 faisceaux laser.
Ces moyens sont exceptionnels. S’ils permettent à la DAM de remplir ses missions de conception et de garantie d’armes de dissuasion crédibles, ils contribuent aussi à positionner la France à l’état de l’art dans des domaines scientifiques et techniques stratégiques.
On ne dira jamais assez à quel point tous les domaines de R&D auxquels la DAM s’intéresse pour ses programmes ouvrent des perspectives non seulement pour les programmes militaires, mais aussi pour les programmes civils. La recherche par la DAM et ses partenaires est ainsi le plus souvent une recherche duale. Ce n’est pas un hasard si l’installation Laser Mégajoule-Petal est ouverte à la communauté académique à hauteur de 25 % de ses activités expérimentales ; elle permet ainsi des études fondamentales d’astrophysique ou encore l’évaluation de la faisabilité de la production d’énergie par fusion inertielle. Ce n’est pas un hasard si le Très Grand Centre de calcul (TGCC) de Bruyères-le-Châtel a accueilli Ruby et Lucy, premiers démonstrateurs opérationnels d’ordinateur quantique (livrés respectivement par les sociétés Pasqal et Qandela), et qu’il accueillera prochainement la machine Alice-Recoque, second calculateur exaflopique européen. Ce n’est pas un hasard enfin, et sans prétendre ici à l’exhaustivité, si le Laboratoire des composites thermostructuraux (LCTS), à Bordeaux, unité mixte de recherche de la DAM, travaille en même temps à la mise au point des revêtements des futurs objets de vol hypersoniques et à la décarbonation de l’industrie sidérurgique ou aux matériaux des futurs moteurs de fusée.
Le lecteur intéressé par un exemple plus détaillé pourra consulter l’article de ce numéro intitulé « Néon 20 : un noyau en forme de quille pour sonder la matière de l’Univers primitif » (p. 16-17). La façon dont les avancées fondamentales réussies par les équipes de la DAM dans le domaine de la physique nucléaire ont amené le Cern à adapter son programme de travail sur le LHC (Large Hadron Collider) est une magnifique reconnaissance de la qualité de ces travaux et de leur portée universelle. Je suis heureux de pouvoir saluer ici ces résultats spectaculaires, parfaite illustration de la place que peut tenir la DAM aux côtés de ses partenaires nationaux et internationaux.
Plus généralement, je me réjouis de la large reconnaissance de notre rôle particulier, à l’interface des mondes de l’industrie et de la recherche, de la Défense et des applications civiles, et je constate chaque année avec satisfaction le nombre toujours croissant d’étudiants qui décident de nous rejoindre pour un doctorat ou un stage postdoctoral. Je nous souhaite, collectivement, de nouvelles décennies d’études ambitieuses pour répondre de notre mieux aux exigences d’un monde en profonde mutation.
Olivier Vacus
Directeur scientifique du CEA - DAM
